A Rome, l’Union européenne fête ses 60 ans et s’offre une parenthèse ensoleillée

ROME, 27 marche 2017- C’était certain, alors que l’Europe entière avait les yeux tournés vers Rome, la fête allait être gâchée par les dissensions entre pays membres, des affrontements entre manifestants ou avec les forces de l’ordre, voire, pire, un attentat terroriste… Il n’en a rien été, et la journée marquant les soixante ans de la signature du traité instituant la Communauté économique européenne, ancêtre de l’Union européenne (UE), a été marquée par une ambiance étrangement paisible, alors que le centre de la capitale italienne avait été transformé pour la journée en véritable camp retranché.

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Le matin, au Capitole, les représentants de la Commission et de 27 Etats-membres (sans les Britanniques, sur le départ), ont eu la cérémonie qu’ils souhaitaient : une magnifique photo de famille. Le soleil brillait, la ville était sublime, la première ministre polonaise Beata Szydlo et son collègue grec Alexis Tsipras ont finalement accepté de signer la déclaration commune – avec le sourire, qui plus est, alors qu’ils menaçaient encore, la veille, de jouer les troubles fêtes.

Les discours se sont enchaînés sans interruption, revenant tous sur la nécessité d’une Europe unie, solidaire, régénérée. Le premier ministre italien Paolo Gentiloni (Parti démocrate, centre gauche) a beaucoup insisté sur les questions sociales, la nécessité de réorienter l’UE vers la lutte contre la pauvreté et les inégalités. C’est Donald Tusk, président du Conseil européen, qui a eu les paroles les plus fortes. « Prouvez aujourd’hui que vous êtes les leaders de l’Union, que vous pouvez prendre soin de ce grand héritage que nous ont confié les héros de l’intégration européenne il y a soixante ans », a exhorté le Polonais, rappelant au passage avoir vécu plus de la moitié de sa vie derrière le rideau de fer, dans un pays « où il n’était même pas possible de rêver des valeurs européennes. » Un message transparent pour une partie des capitales de l’Est refusant toujours de prendre leur part de réfugiés pour soulager la Grèce ou l’Italie.

Dans leur déclaration, les 27 se sont engagés à « agir de concert, si nécessaire à des rythmes différents et avec une intensité différente, tout en avançant dans la même direction, comme nous l’avons fait par le passé, conformément aux traités et en laissant la porte ouverte à ceux qui souhaitent se joindre à nous plus tard ». Ils ont aussi réaffirmé que leur « Union est une et indivisible », en réponse explicite au Brexit. « L’Europe est notre avenir commun », conclut la déclaration.

« Le nationalisme, c’est la guerre »

A la mi-journée, alors que la cérémonie au Capitole était terminée, commença le ballet des manifestations, pour lequel de nombreux observateurs annonçaient le pire. Le premier cortège à s’élancer, celui du Mouvement fédéraliste européen, était le seul à revendiquer l’étendard bleu et or, et c’est devant une mer de drapeaux que les orateurs se sont succédé en tribune, répétant leur envie de poursuivre et approfondir la construction de l’Union ainsi que l’avertissement lancé jadis par François Mitterrand, « le nationalisme, c’est la guerre », avant de partir en direction du Colisée.

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Etrange procession à vrai dire que celle de cette marche de plusieurs milliers de personnes, élus venus de toute l’Europe, étudiants enthousiastes et militants plus âgés – parmi lesquels de nombreux fonctionnaires bruxellois, reconnaissables à leurs habits un peu chauds pour le printemps romain. On rencontrera aussi de nombreux Britanniques, à la fois inquiets de leur avenir et désireux de crier leur amour d’une Europe qu’ils s’apprêtent à quitter à leur corps défendant.

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Le moment de la jonction avec le cortège « Notre Europe », rassemblant des syndicats et des militants d’une « autre Europe » plus à gauche, au pied de l’arc de Constantin, au cœur d’une zone archéologique désertée par les touristes, a donné lieu à un court moment de tension. Comment pouvait-il en être autrement alors que se réunissaient les partisans de la fin de l’austérité et de l’ouverture des frontières et un cortège au sein duquel on a notamment reconnu l’ancien premier ministre Mario Monti, chantre de l’orthodoxie budgétaire la plus inflexible, et l’actuel ministre italien de la justice, Andrea Orlando ? Quelques noms d’oiseaux sont échangés, mais l’échange reste courtois. Puis on choisit de s’ignorer, poliment.

Les deux cortèges plus tardifs, celui du « pôle souverainiste » (droite postfasciste) et le rassemblement « Eurostop » (gauche radicale), ouvertement antieuropéens, n’auront pas l’occasion de tenter des échanges de ce type. Les autorités avaient tout fait pour qu’ils ne se rencontrent pas, et avaient sévèrement encadré leur parcours, qui finalement se déroula presque calmement, sans qu’aucun incident soit à déplorer.

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Les dirigeants devront très vite tourner la page de cette parenthèse ensoleillée. Mercredi 29 mars, Theresa May la première ministre britannique enverra sa fameuse lettre déclenchant l’article 50 des traités de l’Union, lançant officiellement le processus de Brexit. L’Union va rentrer dans un long et sinueux tunnel de négociations dont elle ne ressortira – au mieux – que dans deux ans. (www.lemonde.fr)